L'identité TCK (Third Culture Kid)
L'identité TCK, quand la diversité nourrit la créativité
Dans cet article, je ne parlerai pas d'identité visuelle, de charte graphique ou de symbolique via les articles de Léah Thomas Bion. Je vais plutôt vous parler d'identité tout court, le concept d’enfant de troisième culture, la mienne, complexe et multiple, façonnée par les différentes cultures qui m'ont construite.
En tant que TCK (Third Culture Kid), mon parcours multiculturel influence profondément ma façon de voir le monde et d'exercer mon métier de designer graphique.
Cette diversité enrichit ma réflexion et mes valeurs, constituant à la fois un atout et un défi.
À travers cet article, je souhaite partager mon parcours, explorer les avantages de cette diversité dans ma pratique créative, et aborder franchement les défis qu'elle présente.
Car être TCK, c'est naviguer entre différentes cultures, visions du monde, et façons de communiquer.
Au sommaire:
Qu'est-ce qu'un TCK?
Les avantages et défis d'être “TCK”
Mon parcours multiculturel
Réflexions sur l'influence de mon identité multiculturelle dans ma pratique créative
Réflexion sur la diversité et l'ouverture culturelle
Ah, la fameuse question "D'où venez-vous (vraiment)"! Je la vois venir à des kilomètres, et presqu'à chaque fois c'est le même rituel: je réfléchi à l'angle que je vais prendre, je prends une grande inspiration, j'esquisse un petit sourire gêné, et je commence par "C'est une longue histoire..." ou "Que voulez-vous dire"? Me demande-t'on où je suis née, où ai-je vécu la plus grande partie du temps, quel(s) passeport je possède, quelle est ma langue maternelle, à quelle culture je m'identifie le plus, quelle est l'origine de mes parents, où est-ce que je me sens vraiment chez moi, ou encore quelle nationalité je "ressens" être la mienne?
Selon moi, le concept d'identité est une construction complexe et dynamique qui définit qui nous sommes en tant qu'individus. C'est un assemblage unique d'expériences, de valeurs, de croyances et d'appartenances qui nous façonne et évolue constamment au fil du temps. L'identité n'est pas une notion figée ou monolithique, mais plutôt un processus continu de construction et de reconstruction. Elle se compose de multiples facettes qui s'entremêlent: identité culturelle, sociale, professionnelle, personnelle, etc.
Pour un(e) TCK, cette question d'identité est particulièrement nuancée car elle transcende les frontières traditionnelles. L'identité devient alors une mosaïque fluide, enrichie par diverses influences culturelles, qu’on le veuilles ou non.
Elle permet de développer une vision parfois plus nuancée du monde et une plus grande capacité d'adaptation, tout en reconnaissant que nous sommes tous des êtres en constante évolution, façonnés par nos expériences et nos rencontres.
1. Qu'est-ce qu'un(e) TCK?
Le concept de "Third Culture Kid" (TCK) ou "Enfant de Troisième Culture" désigne les personnes ayant grandi au carrefour de différentes cultures. Cette expérience unique façonne leur identité de manière particulière, créant une perspective multiculturelle distinctive.
Ce phénomène a été identifié et étudié pour la première fois dans les années 1950 par Ruth Hill Useem et John Useem, qui ont observé comment ces enfants développaient une identité culturelle unique, distincte à la fois de leur culture d'origine et de leur culture d'accueil.
Cette "troisième culture" se manifeste comme une fusion dynamique entre trois éléments:
La culture héritée des parents
La (ou les) culture(s) des pays d'accueil où l'enfant a grandit
Le mixte de ces cultures qui en fait la troisième
En savoir plus :
https://en.wikipedia.org/wiki/Third_culture_kid
Playlist de témoignage de gens qui se définissent comme étant TCK
«Un Enfant de Troisième Culture (ETC) est une personne qui a passé une partie importante de ses années de croissance dans une culture autre que celle de ses parents. Elle développe alors des relations avec chacune de ces cultures et s’identifie dans une certaine mesure avec elles, mais elle ne se considère pourtant pas comme faisant intégralement partie d’elles. Même si différents éléments de chaque culture s’assimilent à son expérience et influencent son système de valeurs et son mode de vie, son sentiment d’appartenance va vers ceux qui ont un vécu semblable au sien.»
2. Les avantages et défis d'être “TCK”
Selon Ruth Hill Useem et John Useem, les TCKs se distinguent notamment par:
Un sentiment d'appartenance qui dépasse les frontières nationales - ils se sentent souvent plus proches d'autres TCKs que de personnes dites “mono-culturelles”
Une vision du monde plus globale et critique
La capacité à comprendre différentes perspectives d'une même situation
Un forte capacité d'adaptation au changement
Les TCKs s'ajustent facilement aux nouvelles situations. Cette flexibilité est un vrai plus, mais elle vient avec son lot de stress face aux changements constants; une danse sans fin entre adaptation et stabilité.
L'identité TCK ressemble à une mosaïque colorée, faite de bouts de cultures différentes. Cette richesse apporte une vision du monde intéressante, mais donne aussi l'impression d'être un puzzle incomplet, créant un sentiment de déracinement.
La navigation entre les cultures développe l’empathie et une facilité à créer des ponts entre les communautés. Mais cette aisance peut embrouiller la compréhension des codes et valeurs culturelles.
Les relations sont plein de diversité et de connexions. Les nouvelles amitiés se créent très facilement, mais la distance et les déplacements compliquent considérablement leur maintien.
La vision du monde ressemble à celle d'un oiseau en plein vol, observant les possibles liens entre cultures et sociétés. Cette perspective unique peut toutefois donner l'impression d'être en marge, comme un observateur permanent.
Le quotidien s'enrichit du multilinguisme et d'une facilité naturelle à voyager et s'adapter. Mais cette liberté s'accompagne d'un vrai casse-tête administratif; le prix à payer pour la mobilité internationale.
3. Mon parcours multiculturel
Je suis née en Belgique d’une mère belge et d'un père tunisien. Mon aventure multiculturelle a débuté très tôt. J'ai commencé à voyager dans le ventre de ma mère. À l'âge de 4 ans, mes parents ont quitté la Belgique pour réaliser leur “rêve américain”, ce qui nous a menés à Montréal, au Canada où mon père à dû refaire ces études en neurologie.
Je n'ai jamais passé plus de trois ans dans la même école. Mon parcours canadien/québécois m'a fait étudier dans plusieurs villes: Montréal, Rivière-du-Loup, La Pocatière, Sherbrooke… Pour mes études post-secondaires, j'ai d'abord fréquenté le CÉGEP (l'équivalent d'un mélange entre le lycée et la première année de FAC en France) au Collège Champlain de Lennoxville, où j'ai appris l'anglais, puis à l'Université Bishop's aux beaux-arts. De ma deuxième à ma cinquième année universitaire, je suis retournée à Montréal où j'ai suivi quatre certificats universitaires différents (francophones et anglophones) à l'UQAM (Université du Québec à Montréal), l'UDM (Université de Montréal) et Concordia, en communication, en PAO (Publication Assistée par Ordinateur) et en design graphique, avec des cours variés choisis à la carte.
Poussée par mon “esprit d'aventure” et une rupture amoureuse brutale, je me suis ensuite envolée vers la Chine pour 2 semaines; ce qui s’est transformé en trois années enrichissantes, entourée d’un belle communauté “d’expatriés” de plusieurs nationalités. J'y ai appris 3 mots de mandarin à l'université de Nanjing (surtout les plats chinois que j’adore) et travaillé comme designer freelance, en agence et en entreprise.
En 2014, j'ai accompagné mon compagnon Auvergnat en France. Mon parcours français m'a d'abord menée quelques mois en Auvergne, puis à Lyon 3 ans, avant de me ramener dans les montagnes et la campagne auvergnate, où j'ai trouvé, je crois, un certain équilibre, du calme, une jolie maison en pierre qu’on a rénové entièrement. Bien que je m'y sente à l'aise, le concept de "maison" reste pour moi purement matériel. Il n'aura probablement jamais la profondeur du mot "HOME", qui m’évoque des racines et une seule identité; un concept auquel je ne peux ni adhérer, ni me limiter à des frontières sur une carte; frontières qui changent depuis l’histoire de l’humanité. Pour moi, HOME n'est ni la France, ni le Canada, ni la Tunisie, ni la Belgique… HOME, c'est la planète.
Recap :
Ma culture de naissance: Belgique pays maternel (4 ans + 2-3 semaines de vacances) et Tunisie pays paternel (2-3 semaines de vacances)
Mes différentes cultures d'accueils: Canada (21 ans), Chine (3 ans) et France (+10 ans)
Ma "troisième culture": représenterait une fusion de toutes ces influences
Belgique
À Bruxelles, dans ma famille et entourage plutôt bourgeois, on a déjà traité mon père de singe, d’arabe qui mange par terre sur son journal, de sauvage, de moins que rien. J’entendais quelques fois le mot zinneke (chien bâtard en bruxellois), ou “belle petite bougnoule”. Je me souviens de toujours m’être fait fouillée aux douanes en sa présence et confisqué soit une pince à sourcil, des crayons de couleurs… alors que c’était beaucoup moins le cas quand je voyageais seule avec ma mère, blonde aux yeux bleus.
Canada
Au Québec je suis soit “l’européenne” exotique immigrée avec un accent frÔnçais de princesse (personne ne sait vraiment où se situe la Belgique, mais apparemment on ne mange que des moules-frites, des gaufres et du chocolat “une fois”...), soit je suis “Jasmine” dans Aladin, celle dont le père aurait un puits de pétrole dans le jardin ou qui détourne les avions… et qui se mariera avec un “prince d’Arabie” très riche… Dans la tête de certains, mon petit frère devait forcément être bon au soccer (football) puisqu’il est à moitié arabe... Au primaire, je défendais déjà mes amis racisés. J’ai même entendu que j’étais une tablette de chocolat. On m'a aussi parfois prise pour une “Amérindienne” (ont dit d’ailleurs autochtone d’Amérique pour être plus respectueux…).
Tunisie
À Sousse, je suis la “gazelle” on me reproche de ne pas manger assez de couscous, de ne pas avoir appris à parler l'arabe, de ne pas être musulmane, de m'habiller comme je veux, de tenir la main de mon “chum” (copain) québécois de l’époque dans la rue en insinuant que je ferais de la prostitution, de ne pas trouver normal de séparer les hommes (au salon) et les femmes (à la cuisine), de ne pas vouloir d’enfants, ou de répondre sèchement aux sifflements des hommes qui harcèlent les femmes dans la rue…
Chine
À Nanjing et à Shanghai j'étais la “LAOWAI” (littéralement “l'étrangère”, terme péjoratif pour désigner toutes personnes autres que chinoise) et qu'on pointait du doigt. Comme j'ai la peau plutôt claire, on me proposait souvent des opportunités bien stéréotypées: professeur d'anglais, "mannequin", candidate pour des jeux télévisés, ou encore hôtesse en tenue de princesse ou en robe de mariée lors d'événements promotionnels. Ces rôles, proposés par des marques de pharmacopée chinoise, des agents immobiliers ou lors de banquets d'entreprise, servaient essentiellement à afficher une présence occidentale comme symbole de prestige sans parler du rôle féminin très genré, considéré comme “potiche”... Comme la grande majorité ne connaissent pas la Belgique ou la Tunisie, je disais simplement: 我是加拿大人 (je suis canadienne) et on me souriait avec le pouce en l’air, en disant que je parlais super bien chinois, la belle blague.
France
En Auvergne et à Lyon, on m’appelle le gentil “caribou” qui habite près des belugas, des ours polaires et que je me déplace en chien de traîneau. On me demande souvent de parler avec l'accent québécois pour se divertir en gloussant. On peut encore me lancer un “bonjour tabErnaclE” (ça se prononce tAbArnAk…) en tentant d’imiter l’accent, tandis que mon côté tunisien reste soit tabou, soit traité avec indifférence, ou pire quand je tombe sur des discours de droite et d’extrême droite. J’entends souvent des commentaires désobligeants sur "ces gens-là qui viennent prendre notre travail", “ils sont partout dans nos campagnes”, “rentre chez toi”, pour ne pas citer les pires. Quand je dénonce ces phrases profondément blessantes, on me dit: “ah mais toi, tu n'es pas comme les AUTRES Arabes”…
Mon but n'est pas de me plaindre en partageant ces expériences plutôt cocasses. Je suis consciente que les préjugés de toutes sortes existent partout et que beaucoup d'autres personnes vivent des situations bien plus difficiles et malheureuses. Je pense avoir eu énormément de chance dans mon parcours. J’ai rencontré des personnes exceptionnelles dans tous les pays que j’ai eu la chance de visiter. Ces mauvais souvenirs restent néanmoins marqués à jamais et représentent des moments malaisants qui auraient pu être évités avec plus de réflexion, d’ouverture d'esprit, d'éducation, de respect, de bienveillance et de compréhension mutuelle. Ces expériences m'ont appris très tôt l'importance de lutter contre les préjugés, de valoriser la diversité culturelle et l’esprit critique.
4. Réflexions sur l'influence de mon identité multiculturelle dans ma pratique créative
Mon parcours m'a amené à réfléchir sur la façon dont la diversité et l'adaptabilité peuvent enrichir notre vision du monde. En tant que personne non-religieuse, j'essaie d'accueillir différentes perspectives et de créer des designs qui se veulent inclusifs, laïques et respectueux. Cette approche de conception universelle m'aide à naviguer entre diverses sensibilités culturelles, en tentant de créer des designs qui puissent parler au plus grand nombre, sans favoriser ou heurter une tradition particulière et quels que soient leur âge, leur taille, leurs capacités ou leur handicap, au mieux de mes connaissances.
Elle me permet aussi de développer une certaine réflexion critique et une curiosité pour différents domaines comme l'histoire, la psychologie, la sémiologie, l'ethnologie, la sociologie, la métacognition, la médecine, la science, la philosophie, etc.
Je pense que ma curiosité et mon goût pour la nouveauté et la diversité se reflètent dans mon processus de recherche. Chaque projet est une occasion d'explorer de nouveaux domaines, cultures et visions.
Cette polyvalence et ces opportunités m'ont permis d'enrichir ma pratique créative en puisant dans des univers variés: de l'étiquette du cocktail épicé Mollytov pour un lounge sino-irlandais aux créations pour une entreprise internationale de sex toys haut de gamme suédoise quand j’habitais à Shanghai. Mon portfolio inclut aussi une librairie café internationale à Clermont-Ferrand, l'identité d’un restaurant français proposant une cuisine du monde à base d'ingrédients locaux. J'ai créé des logos bilingues en caractères latins et mandarin pour les restaurants Pisa Pizza (sino-italien) et Hao Hao Chi (sino-londonien). J'ai aussi conçu l'identité d'une boutique de jouets en bois à Singapour (Wooden Joy), celle d'un cabinet vétérinaire belge inspirée de la ville de Saint-Hubert, des communications pour des mairies auvergnates, une ferme d'escargots au Québec, et une agence d'études de marché basée en Suisse. Dans mes illustrations, j'intègre naturellement la diversité des couleurs de peau et des âges, comme pour les affiches du Groupe Pomona créées pour la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail. J'ai également réalisé 600 illustrations pédagogiques sous forme de cartes mémoire pour l'apprentissage de l'anglais dans une école en Chine. Je m'inspire des tendances internationales pour enrichir ma palette créative via des images sur Ecosia, Google, Pinterest, Behance, Unsplash et le reste du web.
Je vise une approche universelle par exemple, en créant des icônes, emblèmes ou symboles comprises intuitivement, quelque soit le groupe cible et en utilisant des combinaisons de couleurs le plus accessibles aux personnes malvoyantes/daltoniennes: voir mon Book.
Comme de plus en plus de designers de nos jours, j'ai à cœur de proposer des solutions adaptées et inclusives. Cette approche influence donc ma méthode de travail comme par exemple poser des questions ciblées à mes clients pour comprendre en profondeur et analyser leurs besoins.
5. Réflexion sur la diversité et l'ouverture culturelle
Qu'on qualifie une personne d'expatriée, d'immigrante, de migrante, de nomade internationale, de citoyenne du monde, de TCK, d'enfant de mariage mixte, de métisse ou multiculturelle…, peu importent ces étiquettes censées catégoriser rapidement une personne ou marquer une "différence" (existe-t-elle vraiment? #SameButDifferent). Ces étiquettes ne sont que des simplifications de l’esprit qui masquent la complexité et la richesse unique de chaque individu. Nos expériences, nos valeurs, nos aspirations et notre personnalité ne peuvent se réduire à une simple catégorie. Les “blancs”, les “noirs”, les “rouges”, les “jaunes”, les verts petit pois, les arc-en-ciel à paillette… etc. sont des constructions idéologiques.
Je me sens privilégiée car mon parcours multiculturel m'a entre autres offert des opportunités uniques en termes d'éducation, de voyage et de développement. Des avantages que je sais ne pas être accessibles à tous.
Au fond, être TCK ou multiculturel a ces avantages et inconvénients, c'est simplement une façon différente de vivre le monde. Je pense que la vraie richesse réside dans notre capacité à dépasser les préjugés et à voir au-delà des étiquettes culturelles. Chaque rencontre devient source d'apprentissage, chaque différence une opportunité d'enrichissement mutuel.
Dans un monde souvent divisé, cette perspective nous rappelle une vérité simple:
Nous sommes tous égaux parce que nous sommes tous différents. Nous sommes tous citoyens d'une même terre.
Pour aller plus loin:
Third Culture Kid Wikipedia
Playlist Youtube sur les TCK (plus de 50 vidéos disponibles)
Le livre “Third Culture Kids” de David C Pollock, Ruth E Van Reken, Michael V Pollock
Les enfants expatriés : Enfants de la Troisième Culture, Édition 2020 par Cécile Gylbert
Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise | Amnesty International
Centre pour la conception universelle | Université d'État de Caroline du Nord
Bonus à écouter avec le coeur
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Hello, moi c’est Sarah
Je suis designer graphique depuis 2011 et me spécialise dans la création d’identité visuelle, la création de logo et l’illustration dédiée aux petites et moyennes entreprises.